L’ours de l'Atlas
Auteur: Jonáš Tokarský
Traduction : Hakim Safadi
Si nous regardons la carte mondiale des zones d'occurrence des différentes espèces d'ours, nous constaterons qu'il n'y a pas d'ours qui vit en Afrique (ni en Australie). Toutefois, cela n’a pas toujours été le cas en Afrique. Depuis la préhistoire jusqu'au XIXème siècle, les montagnes de l'Atlas abritaient une sous-espèce unique d'ours brun (Ursus arctos). Le premier rapport écrit à ce sujet a été donné par le zoologiste anglais Edward Blyth en 1841 dans sa lettre à la « Société Zoologique de Londres ». La lettre a été imprimée dans son neuvième annuaire, où à la page 65, nous lisons ce qui suit :
« J'ai interrogé M. Crowther à propos de l'ours de l'Atlas, que l'on pensait être une sous-espèce Syrieacus (Ursus arctos syriacus), il a affirmé qu'il s'agissait d'un animal très différent. La femelle adulte était plus petite qu'un ours noir américain, mais plus robuste, avec une tête beaucoup plus courte et plus large, bien que le museau soit pointu, les orteils et les griffes étaient remarquablement courts (pour un ours), bien évidemment les griffes étaient particulièrement puissantes. Poil noir, ou plutôt noir brunâtre, et hérissé, d'environ quatre à cinq pouces de long (soit 10 à 13 cm), mais de couleur orange sur le dessous du corps. Museau noir. Cet ours a été tué au pied des monts de Tétouan, à environ 25 miles (soit presque 40 km) des montagnes de l'Atlas. Dans cette région, cet animal est considéré comme une espèce rare. Il se nourrissait de racines, de glands et de fruits. L'escalade lui posait des problèmes, et on dit qu'il est très différent de toute autre famille d’ours.»
En outre, Blyth écrit que la tentative de préserver la peau de l'ours abattu s'est soldée par un échec, car la peau a été dévorée par des rats.
Montagnes autour de Tétouan - Source : Wikipédia
Plusieurs sources Internet indiquent qu'un spécimen de cet animal a été acquis par un zoo de la ville française de Marseille (voir par exemple ici, ici, ici, ou ici). Ce spécimen a été étudié par le zoologiste suisse Heinrich Rudolf Schinz, qui lui a donné le nom zoologique « ours de l'Atlas », en latin Ursus arctos crowtheri, en hommage à l'informateur de Blyth, M. Crowther du 63ème régiment anglais d'infanterie. Schinz a ensuite inséré l'ours de l'Atlas dans son recueil « Systematisches Verzeichniss aller bis jetzt bekannten Säugethiere » (Liste systématique de tous les mammifères répertoriés), publié en 1844. Compte tenu du fait que le jardin zoologique de Marseille n'a commencé ses activités qu'en 1855, M. Schinz aurait difficilement pu y étudier l'ours et publier sa description onze ans avant cette date. Au fond, même la description donnée à la page 302 du livre de Schinz, ressemble étrangement à la description du rapport de Blyth :
« Noir ou brun-noir, poil hérissé, 4 à 5 pouces de long, parties inférieures rouge-rouille, s'étendant jusqu'au poil, griffes petites et trapues, face large, museau pointu, noir. Plus petit qu'un ours noir américain, il a été chassé au pied des montagnes de Tétouan, à environ 25 miles de l'Atlas (soit presque 40 km). Cet ours est une espèce rare qui se nourrissait de racines, de glands, de fruits, et grimpait difficilement les montagnes où il habitait dans les parages de Tétouan ».
Il est difficile d’affirmer d'où provenaient les informations du zoo de Marseille à propos de l'ours de l'Atlas. En tout cas, dans les documents publiés au début des années 40 du XIXème siècle, il est précisé que l’ours de l’Atlas appartient à une espèce rare. En fait, il était déjà au bord de l’extinction, ce qui n’a officiellement eu lieu que vingt-six ans plus tard, en 1870, lorsque le dernier spécimen confirmé, a été abattu près de Tétouan. Cela ressemble à une courte histoire. Une trace écrite, un nom zoologique, puis une extinction, le tout en moins d'une vie humaine. En outre, étant donné qu'aucun squelette complet n'a été trouvé, que la seule peau disponible a été probablement dévorée par des rats, et qu'il n'existe aucune représentation de ce spécimen, on pourrait dire que l'ours de l'Atlas a glissé entre les doigts de l'humanité, et a tout simplement disparu.
Toutefois, grâce à une représentation, on pourrait avoir une idée sur ce qu’était l’ours de l’Atlas. Pour ce faire, faisons un petit saut aux ruines de l'ancienne ville romaine de Volubilis. Elle n'est pas loin, car elle se trouve à une vingtaine de kilomètres au Nord de Meknès. Lorsqu’on visite la « Maison d'Orphée » à Volubilis, on constate que le plancher est décoré d'une grande mosaïque de forme circulaire, représentant le légendaire musicien et chanteur Orphée (d'où la Maison d'Orphée), assis sur un rocher et jouant de la lyre.
Mosaïque de la Maison d'Orphée - Site Archéologique de Volubilis – Source iStock -Yvan Tessier
La musique magique attirait toutes sortes d’animaux. Outre les animaux africains classiques (éléphant ou lion) et les animaux mythologiques (par exemple le griffon), plusieurs représentations de la faune marocaine sont visibles sur la mosaïque. Un macaque de Barbarie (Macaca sylvanus) est assis à côté du griffon, la gazelle de Cuvier (Gazella cuvieri) broute sous le macaque, mais le plus intéressant pour nous est l'animal brun discret, à droite de l’image d’Orphée, presque tout au bord de la mosaïque. Il s'agit probablement d'un ours de l'Atlas, du moins en termes de couleur, de museau court et de constitution corporelle globale, ce qui correspond à la description de Blyth.
Représentation de l'ours de l'Atlas sur la mosaïque du sol de la maison d'Orphée à Volubilis - Source : Wikipédia
La proximité de Volubilis avec les montagnes du Moyen Atlas ne signifie pas forcément que les Romains ont vu ici l'ours qu’ils ont reproduit sur la mosaïque. Bien que les descriptions ci-dessus de l'ours se réfèrent au territoire du Maroc, cet ours vivait dans tout l'Atlas, c'est-à-dire aussi en Tunisie, et on l'appelait l’ours numide ou l’ours libyen, ou encore l’ours africain, etc… Les anciens Grecs et Romains en parlaient sous ces différents noms. L’ancien historien grec Hérodote d'Halicarnasse (Vème siècle avant J.C.) a laissé le message suivant dans le 19ème chapitre du volume 4 de son «Historiae» :
« À l’Ouest du fleuve Triton… commence le pays des Libyens, extrêmement montagneux, boisé et plein de bêtes sauvages. On y trouve de grands serpents, des lions, des éléphants, des ours et des ânes ».
La rivière Triton s'est asséchée il y a des siècles, mais elle coulait auparavant dans la zone des lacs salés actuels du Chott Melghir et du Chott el-Jérid, aux frontières de l'Algérie et de la Tunisie, où s'élèvent les montagnes de l'Atlas, juste à l'Ouest de cette zone.
Les Romains capturaient cet ours dès le 1er siècle après J.C. et l’utilisaient pour leurs combats dans les arènes. Plinius l'Ancien (un siècle avant J.C.) avait déjà écrit à ce sujet dans le 131ème chapitre du volume 8 de son œuvre Naturalis historia :
« Il est rapporté dans les annales que sous le Consul Messalus, le fonctionnaire Domitius Ahenobarbus avait envoyé au cirque une centaine d'ours numides et un nombre égal de chasseurs éthiopiens. Je me demande si les Numides ont bien été ajoutés, car l'ours ne vit pas en Afrique ».
L'ancienne Numidie couvrait la région de l'Atlas, même si elle ne s'étendait pas jusqu'au Maroc actuel (à l’inverse de l'ancienne Maurétanie qui s’y trouvait), mais en tout cas c'était une région coïncidant avec la « terre des Libyens » d'Hérodote. Il est à noter que Plinius l’Ancien ne croyait manifestement pas que les ours pouvaient provenir d’Afrique.
Le rapport de Plinius a été plus ou moins adopté par Gaius Julius Solinus (IIIème siècle après J.C.) dans son ouvrage Polyhistor. Les informations dispersées dans un texte plus vaste de l'Histoire naturelle de Plinius, ont été regroupées par Solinus dans son ouvrage, ce qui a levé les doutes sur l'origine des ours et, au chapitre 26, il décrit l'ours numide comme suit :
« Les ours numides surpassent les autres en férocité et ont une fourrure plus longue... La tête de l'ours est faible, mais leur plus grande force réside dans leurs membres et leurs épaules. C'est pourquoi ils se tiennent parfois sur leurs pattes postérieures... Si les ours chassent quelquefois les taureaux, alors ils savent quelles parties du corps attaquer en particulier : ils se concentrent principalement sur les cornes et les narines du taureau. Les cornes, pour que les taureaux s’affaissent sous le poids de l’ours lorsqu’il s’y appuie dessus, et les narines, pour qu'elles provoquent plus de douleur dans cet endroit sensible ».
Un combat entre un ours et un taureau, presque comme s'il s'agissait d'une illustration de la description ci-dessus, peut être observé sur la mosaïque du Musée Archéologique National de Tripoli, en Libye. Si l’ours de l’Atlas ressemble à l’ours numide (comme c’est certainement le cas), alors nous disposons de plus d’une représentation. Par contre, celui de Volubilis est certainement plus sympa.
Détail d'une mosaïque de Tripoli représentant un combat entre un ours et un taureau - Source : Wikipédia
En dépit de l'opinion de Plinius l'Ancien, les ours vivaient en Afrique du Nord. Par exemple, dans le parc national algérien du Djurdjura, leurs ossements ont été retrouvés, datés d'environ 9.600 ans avant J.C., mais aussi jusqu'au Vème siècle environ après J.C., ce qui représente une durée impressionnante de milliers d’années.
Dans son étude, une équipe de scientifiques français, examinant entre autres un fémur d'ours vieux de 1.600 ans provenant de la grotte marocaine d'El Ksiba, a également prouvé que les ours d'Afrique du Nord différaient génétiquement des ours européens. Il s'agissait des descendants des ours bruns qui se sont répandus depuis l'Europe, en passant par la Turquie, la Syrie, le Liban et Israël, jusqu'à la péninsule du Sinaï, avant ou pendant la dernière période glaciaire. La preuve de cette propagation est le fait qu’un ours (en particulier Ursus arctos syriacus, mentionné par Blyth dans sa lettre) vivait au Moyen-Orient, jusqu'au début du XXème siècle. Malheureusement, il a disparu et nous n’avons pas beaucoup d’informations à son sujet. Une partie de la population d'ours a traversé la péninsule du Sinaï et a continué à partir de là, le long de la région côtière du Maghreb, vers l'Ouest, jusqu'aux montagnes de l'Atlas.
Alors qu'en Europe des caractéristiques uniques de certaines sous-espèces d'ours se sont «dissoutes» en raison du croisement, l'isolement des ours de l'Atlas des autres populations d'ours, a conduit à la préservation de ces caractéristiques et le résultat a été la différence génétique mentionnée ci-dessus. L'ours de l'Atlas, en tant que sous-espèce unique de l'ours brun, peut être daté de la fin de la dernière période glaciaire (soit environ 10.000 ans avant J.C.).
La question de savoir si l’ours de l’Atlas est définitivement perdu, est toujours posée par les experts. Comme déjà mentionné, il est officiellement considéré comme éteint depuis 1870. Cependant, la même année, paraît un rapport remarquable du biologiste français J.R. Bourguignat qui, à la page 108 de son livre « Histoire du Djebel-Thaya et des ossements fossiles recueillis dans la Grande caverne de la mosquée », décrit la découverte de traces et d'ossements d'ours complètement récents dans cette grotte. Bien que l'affirmation de Bourguignat ait causé un certain embarras, certains chercheurs admettent qu'elle pourrait être véridique. Par exemple, Hamdine et ses collègues témoignent dans une étude de 1998 que les résultats de leurs recherches admettent également l'existence ultérieure de l'ours dans certaines régions montagneuses du Maroc ou d'Algérie, ce qui, selon eux, ajoute de la crédibilité au rapport de Bourguignat.
Certaines sources Internet affirment que des ours ont été aperçus en Afrique au XXème siècle et même au XXIème siècle, et comme la recherche d'espèces animales supposées disparues appartient au domaine de la cryptozoologie, il n'est pas surprenant que le fondateur de cette discipline, le biologiste français Bernard Heuvelmans, ait mentionné l'ours de l'Atlas dans son article de synthèse de 1986. Il écrit que de petits ours sont signalés dans la zone voisinant le village de Ketama, qui pourraient être les survivants de la population d'ours de l'Atlas. Le village de Ketama est situé à environ 100 km au Sud-Est de Tétouan, les deux localités se trouvant dans les montagnes du Rif. Ces montagnes sont-elles devenues le dernier refuge marocain de l'ours de l'Atlas ? Il y a encore de l'espoir, même s'il est minime, même si Heuvelmans souligne que « le bouche à oreille » peut fausser le sens, car le mot arabe pour ours (دُبٌّ) ressemble au mot hyène (ضبع), qui apparaît également au Maroc aujourd'hui, mais plutôt rarement.
Au Maroc, les carnivores sont généralement menacés par les humains, qui les tuent pour protéger leur bétail. Ils le font, malgré le fait qu’il soit illégal de capturer ou de tuer des carnivores sauvages. Comme l'écrivaient les experts marocains El Alami et Fattah en 2022, « des mesures urgentes doivent être prises… pour aider les habitants à utiliser des techniques non létales pour protéger leur bétail des carnivores, … pour accroître la tolérance du public à l'égard des animaux sauvages, pour sensibiliser les humains sur les rôles écologiques et économiques des animaux sauvages, et créer des programmes d’aide compensatoire, afin de rembourser les populations locales des pertes qui pourraient être causées par les prédateurs ».
Si l’ours de l’Atlas réapparait, il figurerait parmi la faune marocaine la plus rare et la plus menacée. S'il ne réapparait pas, il nous restera tout de même sa représentation sur la mosaïque de Volubilis. Quoi qu'il en soit, si vous vous rendez dans les montagnes de l'Atlas ou du Rif, préparez votre appareil photo !
ČMSPS - 11.01.2025

